À l'aventure! Conquérons l'Asie!
-Marie, y'a une grenouille.
Ça, c'est mon amoureux qui parle. Nul besoin de parler français pour percevoir dans son ton une exaspération peu commune. À entendre l'emphase qu'il met sur chaque syllabe, on comprend qu'en se 204e jour de voyage, le 22 janvier 2010 à 21h30 du soir, Alain en a eu vraiment marre. À ce moment précis, la grenouille venait de faire déborder le vase.
Mais, pour vous permettre de comprendre comment une simple grenouille a épuisé la patience (légendaire!) d'Alain, vous me permettrez de revenir quelques heures en arrière.
Le matin à Phnom Penh avait été désagréablement brutal. Le garçon à la réception, à l'anglais sommaire, avait la veille confondu « fifty » (50) et « fifteen » (15). Une erreur somme toute banale, à moins, bien entendu, qu'il ne s'agisse de l'heure de départ de votre autobus-préalablement payé- qui doit vous mener ce matin au Laos.
À peine éveillés, on frappait à la porte: l'autobus était devant l'auberge et nous attendait.
Les cheveux en bataille, les valises éventrées autour de nous, les yeux encroûtés du genre « t'avais dit fifty pas fifteen », nous avons tout ramassé en cinq minutes. Seuls notre sens de l'humour et du dé-ta-che-ment n'ont pas trouvé à se ranger dans nos sacs. Il était 6h20 et nous savions d'ores et déjà que nous avions connu des jours meilleurs.
...
L'autobus, pourtant relativement confortable, a placidement consenti à recevoir les fruits de notre mauvaise humeur. Les bancs étaient trop étroits, l'air climatisé trop forte et impossible à fermer -de même que la musique cambodgienne déterminée à venir à bout de notre patience avec ses geignardes balades amoureuses.
Mais les douze heures de route (plutôt que les huit promises―j'insiste ici, 4 heures de plus, presque un aller-retour Québec-Montréal quand même) nous ont largement laissé le temps de retrouver notre sérénité. Ou de l'éprouver, c'est selon.
Chaque ville, village, bourgade, carrefour de route et cabane à chien a reçu notre visite. Constamment, nous étions arrêté pour que des gens embarquent ou débarquent, pour prendre un colis ou en laisser un, pour se ravitailler en essence, ou en fruits, ou en cafards grillés, pour aller aux toilettes, pour contempler la vue, cueillir un brin d'herbe, regarder les poules se chamailler, ou parfois (comble de fantaisie) faire plusieurs de ces choses à la fois. Et n'allez pas croire que j'exagère! Qu'on le veuille ou non, tout déplacement en Asie ressemble à celui-ci. C'est juste qu'aujourd'hui, il y manquait la patience et le dé-ta-che-ment. Encore à Phnom Penh ceux-là!
Arrivés à la frontière du Cambodge, les agents douaniers nous ont demandé un dollars américain en « frais pour l'étampe ». Non négociable semblait-il...
Cent mètres plus loin, à la frontière du Laos, l'inflation ayant fait son œuvre, c'est deux dollars américains qu'ils nous chargeaient.
Mais, pas de tracas, « l'assistant du chauffeur d'autobus » réglerait toutes ces paperasses administratives pour nous. Ne suffisait que de lui donner un dollars de plus. Joie!
Au Laos, la nuit est tombée. À quelques kilomètres du poste frontalier, aucun village, rarement une lumière. Il n'y avait le long de l'autoroute qu'une dense végétation tropicale. C'est pourtant là que l'autobus a fait halte et qu'on nous a signalé que nous devions sortir. À partir d'ici, une van viendrait nous trouver pour prendre le relai. Et pourquoi pas?
Une fois les bagages attachés sur le toit, la vingtaine de poisseux touristes que nous étions avons pris place à l'arrière d'un tuk-tuk version XL. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec l'espèce du tuk-tuk tel qu'il se rencontre en Asie, disons pour faire simple qu'il s'agit d'une espèce de chaise à porteurs sur roues -de construction plus ou moins précaire- attachée généralement derrière une moto. L'air climatisée est incluse. L'assurance, rarement.
Quinze minutes après avoir emprunté un chemin de poussière, c'est dans un noir presque absolu que la vingtaine de touristes épuisés que nous étions -maintenant poisseux et sablonneux- avons tâché de comprendre: « Pourquoi diable sommes-nous maintenant sur le bord de l'eau? » (Version censurée. Note de l'auteur.)
Un bref échange avec deux Laotiens sortis de l'obscurité, un geste vers la rive opposée, un second vers les pirogues désuètes et deux doigts frottés en un signe d'argent et nous avions compris l'essentiel. Nous allions joyeusement-pour quelques dollars supplémentaires- nous entasser avec nos lourdes valises sur un extrait de canot, qui ne dispose d'aucune lumière ni veste de flottaison, et traverser la large rivière devant nous dans l'espoir de ne pas entrer en collision avec les bateaux venant en sens inverse ou les centaines d'îlots dispersés sur notre chemin. La blague « I hope everybody knows how to swim! » (« J'espère que tout le monde sait nager! ») lancée par Alain au moment de quitter la rive n'a pas fait rire personne...
Le trajet dura une vingtaine de minutes et se déroula dans un silence quasi complet si ce n'est des pets irréguliers du moteur et des cris qu'ont entre eux échangés les deux conducteurs à l'approche des obstacles. En approchant de la rive, à la vue de lumières après avoir baigné longuement dans l'obscurité, nous avons tous laissé échapper un soupir d'aise. Il aurait été trop beau de pouvoir débarquer à sec! M'enfin, la prochaine fois, il faudra penser à troquer les espadrilles et les bas pour une simple paire de sandales!
Mouillés, crasseux, épuisés et plus nouvellement affamés, nous avons défier la vase jusqu'à nous hisser tout au haut de la côte. Une fois arrivés à la hauteur des quelques lumières qui guidaient notre route, tous ont cessé de parler. Autour de nous, des nuages de mouches, moustiques et autre bibittes aborigènes laotiennes s'évertuaient-avec un certain succès- à nous faire perdre la raison. Nous venions de débarquer sur une des « quatre mille îles », ces milliers de lopins de terre presque désertiques au sud du Laos qui mijotent dans l'eau et profitent d'un climat tropical. Me semble qu'on aurait pu se dire qu'il y aurait de la mouche...
Là, à ce moment précis, on commençait à en avoir marre. Il était 20h.
Par chance, une vision onirique nous rengaina: devant nous, une pléiade d'auberges et de bungalows défilaient! Enfin, nous pourrions prendre un peu de repos et nous délester de nos sacs à dos qui nous creusaient le dos. Mais plus nous avancions et plus les sangles nous entraient dans les épaules: à vingt reprises nous demandions une chambre, à vingt reprises l'on nous répondait « complet ».
Là, juste avant d'en avoir vraiment marre- (vous remarquerez notre patience tout de même), un homme est venu à notre rencontre. Il lui restait un bungalow. Dans une cabane de bois, un lit, un moustiquaire, une lumière. J'insiste: un lit, un moustiquaire, une lumière. Suffisamment d'espace pour se tenir debout à côté du dit-lit, suffisamment d'espace entre les planches des murs pour partager le bungalow avec des centaines de paires d'ailettes frénétiques. Sur le bord du sentier, trois murs de béton, une porte et un tuyau d'eau froide représentaient la « salle de bain partagée ». La toilette? Quelle toilette? Il y a de ces jours...
Sachant que si nous restions ici l'un ou l'autre vivrait sans tarder un épisode de démence passager duquel résulteraient des conséquences plus ou moins sévères, nous avons décidé de pousser davantage nos recherches.
Quelques centaines de mètres plus loin, rendus à moitié fou par les nuages de bestioles, nous avons enfin atteint un second bungalow vacant qui nous permettait, pour une rondelette petite somme, de prendre une douche d'eau chaude avec un toit sur la tête. Un caprice, peut-être, mais qui était à ce moment précis l'un des tout premier besoin à la base de la pyramide de Maslow.
En entrant dans la chambre, nous avons tiré les bagages sur le sol et Alain s'est rué dans la salle de bain pour se débarrasser de l'épaisse couche de fatigue, de contrariété et d'épuisement de la journée. Avant de pouvoir profiter du luxe que nous venions de nous offrir, il s'est écrié:
-Marie, y'a une grenouille.
Là, à ce moment précis, Alain en a eu vraiment marre. Dans la toilette, une grenouille dodue de la taille d'un poing nous regardait calmement de ses yeux globuleux. À la chaleur écrasante de la fin de journée, elle avait préféré se baigner dans sa piscine privée. Il y a de ces jours où dès l'éveil l'on sait que l'on a connu de meilleures journées.
Ce qu'on a fait? Nous avons raccompagné la grenouille à l'extérieur lui expliquant que bien que sa présence n'était pas souhaitée, cela n'avait rien à voir avec son aspect hideux; nous avons pris une bonne douche, bien que glaciale; nous avons avalé un souper et deux cent mouches au passage et nous nous sommes couchés côte à côte. Au milieu des mille bruits de la nuit, il y eu un bref instant de silence. L'instant nécessaire pour nous rappeler qu'aussi pénibles certaines journées puissent nous apparaître, qu'est-ce qu'elles seraient si nous n'étions pas ensemble.
- « Marie, y'a une grenouille. »
Ça, c'est moi qui vient de casser le silence en imitant Alain. On éclate de rire: aujourd'hui, c'est déjà hier.
Heureusement qu'on s'a.
(^-^)