À l'aventure! Conquérons l'Asie!
L'assiette vient tout juste d'être déposée devant Alain. Nous échangeons un regard dubitatif et, avant que le serveur ne quitte, nous vérifions qu'il s'agisse bien de notre commande. Il nous l'assure et nous laisse avec, entre nous deux, les insolites triangles grillés.
Précautionneusement, Alain s'empare de l'un d'entre eux et vérifie son contenu. Entre les deux tranches de pain, du fromage fondu et des choux-fleurs bouillis. En soi, le mélange est un peu étrange. Mais ce qui l'est davantage, c'est qu'il s'agisse d'un club sandwich. Quant aux frites, sans doute sont-elles encore coincées à la douane. Peut-on laisser passer ça, s'interrogent les douaniers. Et si nous les remplacions par des bâtons de cannelle?
Comment dire. En Inde, il y a parfois quelque chose comme une incompréhension de la culture occidentale et, plus souvent encore, une étonnante adaptation plus ou moins heureuse. Comme si le monde en dehors de leurs frontières, déjà bien différent du leur, était encore modifié par de puissantes lunettes d'astigmate.
Par exemple.
Au milieu de la nuit, nous partageons la banquette d'un train avec un Indien. Quelques heures plus tôt, il prit pitié de notre condition d'itinérants. En vain, nous avions tenté de soudoyer un contrôleur pour avoir un lit. Ce n'est pas que les deux mille roupies le laissaient indifférent (il a vérifié la liste de l'occupation des lits à sept reprises) mais le train était complet et nous devions nous résoudre à errer dans le wagon en bout de ligne, celui plein à craquer, celui gratuit pour les rats et les cafards. Et pas trop cher pour les familles qui s'y entassaient.
Par chance, nous avions trouvé une banquette et, tant bien que mal, nous tentions de dormir à deux sur notre planche. Mais lorsqu'un homme a revendiqué la place, cet Indien est arrivé et nous a proposé de le suivre. Il était deux heures du matin et il a décidé de veiller avec nous. Il avait déjà dormi, de toute manière, il se sentait reposé a-t-il sans doute menti. Nous avons commencé à discuter assis sur son lit. Heureux de notre malchance.
Sanjay a une vingtaine d'années. Il a travaillé un temps pour une boîte de service à la clientèle téléphonique à Delhi. Là, il a appris à modifier son accent pour faire croire qu'il était américain ou anglais. Il était compétent mais il s'est lassé et est retourné dans sa ville natale, Varanasi, pour y enseigner l'anglais. Par rapport à la moyenne des Indiens, Sanjay est privilégié de par son instruction. Il connaît même un peu notre culture. Par exemple, il sait que nous fêtons la naissance d'un certain « Jésus » lors d'un moment nommé « Noël » et qu'il tombe toujours de la neige à ce moment-là. « Je regarde des films américains... » qu'il ajoute.
Je reste songeuse un instant, me demandant si la décharge de clichés des films américains peut constituer une source crédible d'apprentissages, et je réplique avec un certain ménagement que la réalité est parfois pourtant bien différente. Par exemple, il ne faut pas croire que tous les jeunes américains entre 20 et 35 ans ont un loft luxueux, que leurs parents possèdent un cottaaaage et des domestiques, qu'ils ne semblent jamais travailler et que le principal problème des jeunes filles consiste à définir si Bryan préférera la robe rouge ou verte. Ah! Karen, do you think he loves me? DO YOU?
Après un bref silence, à mi-voix pour ne pas éveiller les autres passagers, il me demande, comme sorti d'un rêve, s'il y a donc des gens qui quémandent aussi là-bas, dans ce rêve immaculé américain. Je lui dit que oui et il peine à le croire.
Tout à coup, il se ressaisit, se redresse sur son banc et me lance, plus comme une affirmation que comme une question, « mais, c'est vrai que tous les fermiers au Canada ont leur propre hélicoptère!? »
Voilà! L'avenir est dans la culture de patates! Et l'exportation en Inde de frites...
Et pendant que je me lance dans un long monologue explicatif, qui sera écouté d'un air médusé, je ne peux m'empêcher de penser que c'est encore chanceux que le club sandwich version indienne ressemble à un sandwich. Ça pourrait bien être des pâtes.
(^-^)
p.s. Enfin! Notre blogue est... déblogué. Les articles sur le Vietnam dans trois jours! Vous êtes impatients? Qu'est-ce que ça nous fait plaisir!